Promettre est facile. Tenir cette promesse pendant trente ans, malgré les crises, les krachs financiers et les hausses de taux, l'est beaucoup moins. C'est tout l'enjeu de la gestion actif-passif. Un assureur vie promet parfois de restituer un capital dans vingt ou trente ans. Entre-temps, il investit l'épargne qu'on lui confie et doit rester capable de payer, même si les marchés vacillent ou si les assurés retirent leur argent plus tôt que prévu. L'ALM (Asset-Liability Management) est la discipline qui veille à cet équilibre.
Une promesse à 30 ans
Tout part de l'assurance vie : l'assuré verse de l'argent, l'assureur l'investit sur les marchés. D'un côté des placements sécurisés au rendement prévisible — les obligations ; de l'autre des actifs plus risqués mais plus rémunérateurs — actions, immobilier. L'assureur diversifie (« ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier ») pour faire fructifier cette épargne, tout en tenant ses garanties : capital garanti, taux minimum…
L'ALM, c'est exactement cela : maximiser le rendement sous contrainte de risque, en pilotant ce que l'assureur possède (l'actif) au regard de ce qu'il doit (le passif).
Pourquoi l'actuaire est au centre du jeu
Ce qui rend l'exercice délicat, c'est l'optionnalité du passif : l'assuré peut racheter son contrat à tout moment, ce qui rend les prévisions incertaines. Or l'actuaire est précisément formé pour cela : modéliser et probabiliser les risques techniques — rachats, mortalité — à partir des statistiques, simuler l'environnement économique via des scénarios prospectifs, le tout en maîtrisant les cadres réglementaires. Il transforme une promesse incertaine en un problème que l'on peut chiffrer.
Le choc des taux de 2022
Pendant plus d'une décennie, les taux d'intérêt sont restés très bas, parfois négatifs. Or un assureur vie standard place de l'ordre de 65 % de son actif en obligations. Les obligations achetées durant cette période offraient donc de très faibles rendements. Puis, en 2022, les taux sont remontés brutalement — et tout a basculé.
Les risques de l'ALM
Ces risques ne surviennent presque jamais isolément. Lors d'une crise, ils ont souvent tendance à se renforcer les uns les autres. Imaginons que les taux remontent brutalement, que les marchés chutent et que de nombreux assurés souhaitent récupérer leur épargne. L'assureur doit alors faire face simultanément à plusieurs risques que l'ALM cherche précisément à anticiper.
Quatre risques, étroitement liés, structurent la discipline :
La leçon Silicon Valley Bank
Ce risque de liquidité n'a rien de théorique. En 2023, la faillite de la Silicon Valley Bank en a offert une illustration brutale : des actifs longs (obligations du Trésor américain) financés par un passif court (les dépôts des clients). À la remontée des taux, les actifs perdent de la valeur ; les clients veulent retirer leur argent ; la banque doit vendre à perte ; la confiance s'effondre.
Deux cadres : Solvabilité 2 et IFRS 17
Deux réglementations encadrent l'exercice, à ne pas confondre :
Solvabilité 2
Détenir assez de capital pour absorber un choc bicentennaire (une fois tous les 200 ans). Indicateur phare : le ratio de solvabilité (fonds propres / capital requis), qui doit dépasser 100 %.
IFRS 17
Redéfinit le compte de résultat de l'assureur, mais n'impose pas de valeur limite. Elle change la lecture du résultat, pas le pilotage prudentiel.
Ce qui vient
La revue de Solvabilité 2 intègre les risques climatiques et systémiques, et ajuste le traitement de l'allongement des durations au passif.
Conséquence pratique : toute décision d'allocation se lit au regard de Solvabilité 2. Investir en actions peut être judicieux quand les marchés montent, mais a un coût en capital qui dégrade la solvabilité. D'où un dialogue permanent entre assureurs et régulateurs pour rapprocher les contraintes de la réalité et éviter le superflu.
Le rôle stratégique de l'actuaire ALM
L'ALM est le point de départ de la décision et le centre d'une gouvernance. À partir d'une cartographie des risques, l'actuaire produit des indicateurs — un gap de sensibilité aux taux, un gap de liquidité — qu'il confronte à des seuils d'appétence et d'alerte fixés en amont par des comités dédiés. Puis vient la communication à la direction : non pas un exercice de reporting, mais un véritable outil d'aide à la décision.
Le cadre Solvabilité 2 s'appuie sur des outils de projection complexes : un générateur de scénarios économiques simule des milliers de trajectoires, et un modèle ALM projette la déformation de l'actif et du passif — et leur interaction — sur plusieurs décennies. Au bout de la chaîne, le vrai rôle de l'actuaire n'est pas seulement de calculer : c'est de traduire une réalité économique complexe en indicateurs intelligibles pour ceux qui décident.
Demain : durabilité et risque systémique
Deux tendances redessinent la discipline :
- La durabilité — l'intégration des risques climatiques (revue de Solvabilité 2) et les politiques ESG orientent l'ensemble des assureurs vers des investissements verts.
- Le risque systémique — les assureurs vie gèrent des centaines de milliards d'euros. Une bonne gestion ALM ne protège pas qu'une compagnie : elle contribue à la stabilité de l'économie française, européenne, voire mondiale.
L'ALM tient en une phrase : préparer aujourd'hui ce qui permettra de tenir les promesses de demain. Anticiper les risques dans l'incertitude pour ne jamais faillir à un engagement pris sur vingt ou trente ans. Dans un monde où l'incertitude est devenue permanente, cette capacité à se projeter sur le long terme est l'un des atouts les plus précieux de l'actuaire.
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