Ressources · Gestion actif-passif

L'ALM : tenir demain les promesses d'aujourd'hui

Volatilité des marchés, taux d'intérêt en dents de scie, tensions géopolitiques, exigences réglementaires renforcées : dans ce brouillard, l'assureur doit garder un cap simple à énoncer, difficile à tenir — que les actifs d'aujourd'hui honorent les engagements de demain. C'est tout le métier de la gestion actif-passif.

Promettre est facile. Tenir cette promesse pendant trente ans, malgré les crises, les krachs financiers et les hausses de taux, l'est beaucoup moins. C'est tout l'enjeu de la gestion actif-passif. Un assureur vie promet parfois de restituer un capital dans vingt ou trente ans. Entre-temps, il investit l'épargne qu'on lui confie et doit rester capable de payer, même si les marchés vacillent ou si les assurés retirent leur argent plus tôt que prévu. L'ALM (Asset-Liability Management) est la discipline qui veille à cet équilibre.

Une promesse à 30 ans

Tout part de l'assurance vie : l'assuré verse de l'argent, l'assureur l'investit sur les marchés. D'un côté des placements sécurisés au rendement prévisible — les obligations ; de l'autre des actifs plus risqués mais plus rémunérateurs — actions, immobilier. L'assureur diversifie (« ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier ») pour faire fructifier cette épargne, tout en tenant ses garanties : capital garanti, taux minimum…

L'ALM, c'est exactement cela : maximiser le rendement sous contrainte de risque, en pilotant ce que l'assureur possède (l'actif) au regard de ce qu'il doit (le passif).

ALM · MAXIMISER LE RENDEMENT SOUS CONTRAINTE DE RISQUE ACTIF obligations · actions immobilier PASSIF engagements envers les assurés rachats possibles à tout moment
Tout l'art consiste à maintenir la balance à l'équilibre dans le temps — alors que les deux plateaux ne réagissent pas de la même façon aux soubresauts de l'économie.

Pourquoi l'actuaire est au centre du jeu

Ce qui rend l'exercice délicat, c'est l'optionnalité du passif : l'assuré peut racheter son contrat à tout moment, ce qui rend les prévisions incertaines. Or l'actuaire est précisément formé pour cela : modéliser et probabiliser les risques techniques — rachats, mortalité — à partir des statistiques, simuler l'environnement économique via des scénarios prospectifs, le tout en maîtrisant les cadres réglementaires. Il transforme une promesse incertaine en un problème que l'on peut chiffrer.

Le choc des taux de 2022

Pendant plus d'une décennie, les taux d'intérêt sont restés très bas, parfois négatifs. Or un assureur vie standard place de l'ordre de 65 % de son actif en obligations. Les obligations achetées durant cette période offraient donc de très faibles rendements. Puis, en 2022, les taux sont remontés brutalement — et tout a basculé.

QUAND LE TAUX MONTE, LE PRIX DE L'OBLIGATION BAISSE taux d'intérêt → valeur de l'obligation taux bas → prix élevé taux haut → prix faible sensibilité de l'actif ≠ sensibilité du passif = cœur de l'ALM
En 2022, la hausse des taux a plongé le stock d'obligations en moins-value latente, tandis que les nouveaux placements devenaient d'un coup plus rémunérateurs — avivant la concurrence, jusqu'entre assurance vie et livret bancaire.

Les risques de l'ALM

Ces risques ne surviennent presque jamais isolément. Lors d'une crise, ils ont souvent tendance à se renforcer les uns les autres. Imaginons que les taux remontent brutalement, que les marchés chutent et que de nombreux assurés souhaitent récupérer leur épargne. L'assureur doit alors faire face simultanément à plusieurs risques que l'ALM cherche précisément à anticiper.

Quatre risques, étroitement liés, structurent la discipline :

Risque de taux
Le plus inhérent à l'assureur vie, adossé aux obligations. Quand les taux montent, la valeur des obligations baisse — mais le passif ne réagit pas à la même vitesse. Ce désalignement de sensibilité entre actif et passif est le cœur du sujet.
Risque de marché
La dépréciation des autres actifs : actions, immobilier.
Risque de spread
La dégradation relative d'un émetteur — par exemple lorsque prêter à la France est jugé plus risqué que prêter à l'Allemagne, la référence.
Risque de liquidité
L'incapacité à vendre sans perte significative pour honorer ses engagements à l'échéance — soit parce que le marché est illiquide, soit parce que les rachats affluent et forcent des ventes en moins-value.
Au fond, tous ces risques racontent la même histoire : les actifs et les engagements de l'assureur peuvent évoluer différemment.

La leçon Silicon Valley Bank

Ce risque de liquidité n'a rien de théorique. En 2023, la faillite de la Silicon Valley Bank en a offert une illustration brutale : des actifs longs (obligations du Trésor américain) financés par un passif court (les dépôts des clients). À la remontée des taux, les actifs perdent de la valeur ; les clients veulent retirer leur argent ; la banque doit vendre à perte ; la confiance s'effondre.

LE SCÉNARIO SILICON VALLEY BANK (2023) Remontée des taux actifs longs / passif court Moins-values latentes les actifs perdent de la valeur Retraits massifs choc de confiance · bank run Ventes à perte → faillite
Un désalignement actif-passif + un choc de confiance suffisent à précipiter une faillite. Une bonne gestion ALM, c'est précisément ce que l'on cherche à anticiper — et à éviter. Une question se pose alors : comment vérifier qu'un assureur est réellement capable d'honorer ses engagements ?

Deux cadres : Solvabilité 2 et IFRS 17

Deux réglementations encadrent l'exercice, à ne pas confondre :

Prudentiel

Solvabilité 2

Détenir assez de capital pour absorber un choc bicentennaire (une fois tous les 200 ans). Indicateur phare : le ratio de solvabilité (fonds propres / capital requis), qui doit dépasser 100 %.

Comptable

IFRS 17

Redéfinit le compte de résultat de l'assureur, mais n'impose pas de valeur limite. Elle change la lecture du résultat, pas le pilotage prudentiel.

Révision

Ce qui vient

La revue de Solvabilité 2 intègre les risques climatiques et systémiques, et ajuste le traitement de l'allongement des durations au passif.

Conséquence pratique : toute décision d'allocation se lit au regard de Solvabilité 2. Investir en actions peut être judicieux quand les marchés montent, mais a un coût en capital qui dégrade la solvabilité. D'où un dialogue permanent entre assureurs et régulateurs pour rapprocher les contraintes de la réalité et éviter le superflu.

Le rôle stratégique de l'actuaire ALM

L'ALM est le point de départ de la décision et le centre d'une gouvernance. À partir d'une cartographie des risques, l'actuaire produit des indicateurs — un gap de sensibilité aux taux, un gap de liquidité — qu'il confronte à des seuils d'appétence et d'alerte fixés en amont par des comités dédiés. Puis vient la communication à la direction : non pas un exercice de reporting, mais un véritable outil d'aide à la décision.

Note

Le cadre Solvabilité 2 s'appuie sur des outils de projection complexes : un générateur de scénarios économiques simule des milliers de trajectoires, et un modèle ALM projette la déformation de l'actif et du passif — et leur interaction — sur plusieurs décennies. Au bout de la chaîne, le vrai rôle de l'actuaire n'est pas seulement de calculer : c'est de traduire une réalité économique complexe en indicateurs intelligibles pour ceux qui décident.

Demain : durabilité et risque systémique

Deux tendances redessinent la discipline :

  • La durabilité — l'intégration des risques climatiques (revue de Solvabilité 2) et les politiques ESG orientent l'ensemble des assureurs vers des investissements verts.
  • Le risque systémique — les assureurs vie gèrent des centaines de milliards d'euros. Une bonne gestion ALM ne protège pas qu'une compagnie : elle contribue à la stabilité de l'économie française, européenne, voire mondiale.
La grande idée à emporter

L'ALM tient en une phrase : préparer aujourd'hui ce qui permettra de tenir les promesses de demain. Anticiper les risques dans l'incertitude pour ne jamais faillir à un engagement pris sur vingt ou trente ans. Dans un monde où l'incertitude est devenue permanente, cette capacité à se projeter sur le long terme est l'un des atouts les plus précieux de l'actuaire.

Article pédagogique publié par Dariscope · Actuariat · Conseil · Formation. Vous souhaitez structurer votre gestion actif-passif ou former vos équipes à l'ALM, à Solvabilité 2 et à IFRS 17 ? Voir notre catalogue.